Les cinq poilus de Monastir

Cette anecdote se situe à l’époque où les armées françaises et serbes refoulaient de Monastir (actuellement Bitola/Macédoine) et des positions dominant la ville. Les bulgares les harcelaient pour obtenir leur capitulation qui devait aboutir à l’armistice de 1918. L’état-major de la 76°DI, installé à Bukovo, non loin de Monastir, faisait route sur Prilep et la colonne de troupes à pied, des véhicules de toutes sortes à deux roues et à quatre roues, s’échelonnait sur plusieurs kilomètres, il y régnait parfois la pagaille, tant il fallait faire vite et parmi cette armée de Bourbaki, le T8, groupe de télégraphistes de la division suivait le mouvement tant bien que mal pour atteindre un petit village, but de l’étape et y passer la nuit.

 

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Nous étions cinq poilus derrière une voiture à deux roues (araba) chargée à mitraille sur laquelle nous avions accroché notre barda, équipement et fusil pour marcher librement sous le soleil qui nous rôtissait le dos, quoique  de kaki et débraillés comme il se doit.  Nous avions l’air de ramasser les fourreaux de baïonnettes. Le sapeur conducteur qui conduisait la voiture venait de s’arrêter pour laisser uriner son cheval à son aise et nous profitions à l’ombre de la carriole d’un répit de dix minutes, lorsque tout à coup, le bruit de cavaliers au petit trot frappa nos oreilles ; « M…., zut …, nous sommes faits » dit l’un des cinq. C’était le général et son escorte qui arrivait sur nous . Comme des moineaux surpris sur un tas de crottin, nous abandonnons la voiture et montons dans le coteau qui bordait la route en nous accroupissant, espérant ainsi éviter l’orage qui n’allait pas manquer d’éclater.

Le général et ses officiers avaient vu notre geste et l’un des officiers s’adressait au sapeur conducteur :

-         -  Quelle formation ?

       - T8

       - Votre officier ?

       - Lieutenant K

       - Où est le gradé dans votre équipe ?

Je ne brillais pas. Je me relève et le général apercevant mes galons de « cabot » s’écrie :

-         -  Prenez son nom… prenez son nom… il aura de mes nouvelles, en voilà une tenue et sans arme par-dessus le marché !!!

 

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Puis en vociférant je ne sais quelle menace, le groupe se reforme et s’éloigne au petit trot, nous laissant abasourdis et complètement désemparés.

Nous reprenons la route sans oublier toutefois de prendre au moins le fusil à l’épaule et clopin-clopant nous arrivons à l’étape. Le lieutenant K. nous attendait :

-          - Eh ben les gars, qu’est-ce que vous avez foutu ?

Je lui raconte l’histoire. Il rit sous cape … et finalement tout se termina en queue de poisson car jamais nous n’avons eu de nouvelles de cette fredaine, que je baptiserai d’innocente, vécue en de telles circonstances.

 

 Sources Liaison des Transmissions n°68/mars avril 1971.Frédéric Rau–classe 1904